Loin
du monde, par delà l’océan Pacifique, c’est d’un air rendu serein par la
routine à bord d’un navire qu’il posa le pied pour la première fois sur le sol
calédonien. Officier de marine déjà âgé de plusieurs décennies, il ne tarda pas
à succomber au charme de l’ile et finit par y reconstruire sa vie.
Pour
être honnête, bien plus que l’attrait de cet embryon de paradis aux airs de
France rustique, son installation durable est due à une rencontre d’exception. Qu’avait
il donc en tête lorsqu’il rencontra ce petit bout de femme en train de lire
sous un flamboyant, personne ne le saura jamais. Quoi qu’il en soit, cette
fille de bonne famille calédonienne, qui aurait déjà dû être mariée depuis
longtemps au vu des normes morales de l’époque, sut attirer son attention. S’en
suivit une cour protocolaire qui eut raison de la belle rêveuse aux formes
girondes et surtout de la méfiance du patriarche familial. Il faut dire qu’il
en imposait ce prétendant dans son prestigieux uniforme militaire, synonyme de
sérieux et d’un patriotisme affirmé. Quand on y pense, il est facile d’imaginer
quelle agitation la venue d’un tel candidat pouvait susciter dans la très
restreinte bonne société nouméenne. L’homme n’était évidement pas exempt de
défaut, c’était par exemple un gros fumeur de pipe et l’avenir nous rappellera
l’importance de ce détail… Cependant il en existait un plus important que les
autres : infranchissable disaient certains individus étroits d’esprit : Il
était divorcé ! En effet, si le mot parait banal aujourd’hui, l’affaire
fit scandale. D’ailleurs, je crois que sa courageuse future femme, qui était
une fervente catholique, garda longtemps le regret de son exil forcé de cette
église qu’elle chérissait tant. Peu importe, la passion les mena jusqu'à l’autel,
laïque celui-ci, et ce fut le début d’une longue et souvent heureuse histoire.
Comme
un homme ne saurait se résumer à sa vie sentimentale, son aventure fut ponctuée
de nombreux épisodes marquants de nature bien différente. Ainsi, on ne saurait
dresser un portrait juste du personnage sans évoquer le rôle important qu’il
occupa pendant la triste période de la guerre. En effet, il fut l’un des
premiers avec quelques autres, à mobiliser les calédoniens en vue d’un ralliement
à la France libre du général De Gaule. Il a même été condamné à mort par contumace
par le gouvernement de Vichy.L’histoire
retiendra que la Calédonie a rejoint la Résistance plutôt rapidement. Mais de
si loin, à quoi pouvait-elle servir ?
Il
y eut évidement l’envoi de quelques volontaires, cependant c’est un autre
événement qui marqua durablement les mémoires et le paysage calédonien dans son
ensemble : « la présence de l’armée américaine ». Ici comme
souvent, la grande histoire en cache une autre plus modeste. Bien avant que les
« alliés » GI’s ne foulent la terre rouge du caillou pour s’en servir
de base arrière avec les changements que tout le monde connaît (Coca-Cola,
aéroport de Tontouta, docks en demi-lune, etc.), il y eut une rencontre
discrète au large du lagon… Ainsi, les modestes autorités militaires locales,
dont il était membre actif, firent le pari d’aller à la rencontre de la flotte
militaire pour négocier en secret la garantie que la présence américaine
resterait transitoire. Evidement, avant d’accepter sans réagir la venue d’une
telle force, il fallait impérativement s’assurer quelle ne donnerait pas lieu à
une future annexion. L’anecdote devrait faire réfléchir nos contemporains… Dès
lors, son épopée résistante ne s’arrêta pas là puisqu’elle le poussa vers
d’autres rivages d’où il revint décoré de nombreuses médailles comme la Légion
d’Honneur et le Nicham El-La-Nouar, qui firent longtemps rêver le jeune petit
fils que j’étais.
Par
la suite, vinrent des temps plus calmes en tant que capitaine responsable de la
sécurité portuaire de Nouvelle-Calédonie. Une fonction qu’il occupa
méticuleusement jusqu'à sa retraite. Alors tous deux âgés, le couple vit
grandir leur fils unique qu’ils élevèrent, je le crois, dignement. A cette
époque, on peut penser que leur plus grand bonheur fut de le voir heureux avec
ses amis profiter d’une immense propriété en brousse dans la région de Dogny.
Qui n’aurait pas fantasmé sur une telle aire de jeu pour y construire des
cabanes et faire des balades à cheval ? Malheureusement, ce coin de paradis eut
des heures plus sombres. Avec les « Evénements », la propriété fut soumise
à la loi de « préemption », donc rachetée à moindre coût, afin d’être
rétrocédée aux Kanaks. Si moi-même avec le recul, j’admets volontiers la
légitimité d’une telle démarche, il m’est aussi aisé d’imaginer la tristesse
qui fut la leur. Par hasard, il réentendit parler de cette propriété dans la
presse car c’est à cet endroit-même que fut tué le chef indépendantiste Machoro.
Un épisode qui rappelle tragiquement qu’il n’est nulle nation dont l’histoire
n’ait été marquée par le sang.
Avec
sa femme, il fit le choix de quitter cette terre qu’ils aimaient pour suivre
leur fils engagé dans de très longues études en métropole. Victime d’un
incendie, causé par sa pipe oubliée sur le sofa, il en ressortit profondément
amoindri et il y mourut quelques années plus tard, non sans garder en mémoire
l’île qui avait réussi à le dompter au point d’ancrer au port un marin comme
lui.
Aujourd’hui
encore une rue de Nouméa porte son nom et j’en suis très fier. C’est comme
si on avait gravé dans la pierre mon attachement à ce pays ; une preuve
immuable qu’on peut être caldoche sans avoir l’accent et les attitudes des
broussards… que l’identité calédonienne est par essence plurielle et que cette
histoire toute zore en fait partie intégrante…